Madmoizelle
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#Badmoizelle : un enfer pavé de bonnes intentions

Suite à la déferlante d’insultes haineuses sur le hashtag #Badmoizelle, j’ai décidé de développer plus en détails mon avis ici. Tant que l’affaire ne donnera pas lieu à un démêlé officiel, je ne prendrais position ni en faveur du rédacteur en chef de Madmoizelle, ni ne me permettrais de remettre en question le témoignage des victimes. Et ce, dans l’intérêt d’une justice saine.

 

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Le lynchage public : une fausse bonne idée

Je ne connais pas personnellement les personnes derrière le compte Saferbluebird. Celui-ci a divulgué, sur Twitter, les témoignages d’anciennes rédactrices affirmant avoir été harcelées au sein de la rédaction du site. Toutefois, j’imagine bien leur difficulté à envisager une solution, suite à la réception de ces récits. Comment faire entendre les victimes ? En tant qu’association luttant contre le sexisme et le harcèlement sur internet, Saferbluebird se devait d’agir. J’en conviens. Le compte dit avoir contacté des journalistes, mais les relations de « copinage » entre les médias les auraient poussé à refuser d’écrire quoique ce soit à ce sujet.

Là, je pense, et cet avis n’engage que moi, que Saferbluebird ne s’est pas adressé aux bons médias. Le problème, quand on n’existe uniquement sur internet, c’est qu’on n’est souvent pas pris au sérieux par les médias dits « officiels », comme la télé, la radio ou les journaux. Preuve en est, le lynchage médiatique débile d’EnjoyPhoenix, se limitant à un seul argument intellectuellement limité : le sexisme primaire de base. De ce fait, il est très compliqué de trouver grâce aux yeux de tels médias. Et c’est déplorable. D’autre part, j’imagine bien que lorsqu’on est un petit compte Twitter qui mène des luttes incompréhensibles pour les gens du dehors*, on a du mal à se trouver des alliés.

Cependant, des médias intéressés par les problématiques de genre et par toutes les violences qui en découlent, il en existe des tas. J’ai, par exemple, eu la chance de travailler pour un très bon magazine LGBT. Et s’il avait été contacté, je doute sérieusement que le rédacteur en chef aurait refusé de relayer les témoignages communiqués par l’association. De plus, dans ma jeune carrière de journaliste, j’ai déjà croisé plusieurs patrons qui ignoraient tout de Madmoizelle, jusqu’à son existence. Dans ce contexte, pas de copinage possible. On pouvait donc aisément procéder autrement. Est-ce qu’un traitement médiatique aurait été plus sain ?

Oui. Car, comme le souligne la charte professionnelle des journalistes : « Un journaliste digne de ce nom (…) ne confond pas son rôle avec celui du policier. » L’affaire aurait ainsi été portée au regard du public de manière éthique. Il existe, bien sûr, de (mauvais) journalistes qui ne respectent pas ces principes, mais les médias pour lesquels ils travaillent jouissent généralement d’une réputation assez déplorable. Or, je pense que Saferbluebird ne se serait jamais associé à ce type de publication. De cette façon, Madmoizelle aurait également subi des attaques – bien évidemment – mais elles n’auraient rien eu à voir avec le déferlement de haine qui sévit actuellement sur Twitter.

Parce que Twitter est un réseau social. Comme son nom l’indique, il crée du lien social. Il donne une illusion de proximité entre ses utilisateurs. Et, paradoxalement, le virtuel nous désinhibe de toutes les conventions sociales en rigueur dans le monde réel. Il devient donc très facile d’insulter et de railler les individus, à l’abri derrière un écran. C’est exactement la manière dont procèdent les défenseurs des victimes. Sur le hashtag #Badmoizelle, l’un des reproches les plus fréquents que j’ai pu lire à l’encontre de Fab, ex rédacteur en chef du site, était : « souvent, l’agresseur est quelqu’un de sympathique et d’insoupçonnable. » Les auteurs de ces commentaires ont raison.

Imaginez : votre frère, votre ami, votre cousin, votre père, est rendu coupable des mêmes accusations. Jamais vous n’auriez pensé ça de lui. Vous l’aimez, vous lui faites confiance.  Or, vous ouvrez votre appli Twitter et vous l’observez se faire humilier publiquement. Quel être humain mérite cela ? Aucun. Et ce, même s’il est effectivement coupable. S’il est coupable, il doit répondre de ses actes devant la justice. Car s’il y a une leçon que l’histoire nous a enseigné, c’est que le piloris est un acte de torture barbare. Se positionner dans l’autre sens revient à se rendre coupable soi-même. En effet, les personnes qui accablent Fab sur les réseaux sociaux se rendent elles-mêmes coupables de cyber-harcèlement et il s’agit d’un acte grave, puni par la loi. « Faire la même chose » au fautif ne nous rend pas plus héroïques : nous devenons des bourreaux, qui ne valent pas beaucoup plus que celui qu’ils accusent.

 

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Et les victimes, dans tout ça ?

Justement. J’ai bien peur qu’en choisissant la loi du talion, Saferbluebird ait agit maladroitement. « La justice est aveugle », vous connaissez le dicton. Elle est aveugle, parce qu’elle juge les individus pour leurs méfaits envers la loi. Peu importe s’ils pensaient bien agir. Preuve en est : la désastreuse issue de l’affaire Jacqueline Sauvage. Fab a pris ses dispositions auprès d’un avocat et il serait en droit de se plaindre d’avoir été victime de cyber-harcèlement. Saferbluebird pourrait donc être condamné pour avoir déclenché ce lynchage public. De quoi fragiliser la défense des victimes.

D’autre part, hormis Rue89, l’information a surtout été récupérée par des sites disons, peu recommandables. Dont L’insoumis, un cyber-torchon qui considère, je cite, que « Madmoizelle est le porte-parole des hystériques option égocentrisme » et qui se permet de traiter gratuitement Marion Seuclin, l’une des rédactrices, de « pupute ». De son côté, Alain Soral a relayé l’article de Rue89 sur son blog (vers lequel je répugne de mettre un lien). De plus, il a volontairement transformé le titre et l’introduction du papier en pamphlet sexiste et mensonger, chose que n’avait évidemment pas fait Rue89 à l’origine. Là encore, je doute sincèrement que les victimes espéraient attirer l’attention de telles personnes.

 

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#Tasétéharceléemais je mets ta parole en doute

Pour conclure, j’aimerais ajouter que lorsque j’ai essayé de faire valoir mon point de vue sur Twitter, certains m’ont répondu « ça se voit que tu n’as jamais été harcelée ». J’ai été harcelée. J’ai témoigné auprès d’un site de France télévision (si tu cherches bien, tu trouveras). Je ne cache pas ma haine envers mes agresseurs et surtout, je déplore qu’ils n’aient pas été justement punis. Pourtant, lorsque j’ai voulu prouver à mes interlocuteurs qu’ils se trompaient, grave erreur car j’estime ne pas avoir à me justifier, ils m’ont traitée de menteuse. La preuve qu’un tribunal public spontané n’est strictement pas en mesure de prendre position dans une telle affaire. Parce que si ces personnes ont mis ma parole en doute, d’autres peuvent très bien considérer que ces victimes mentent effrontément. Qui a raison ? Qui a tort ? Franchement, qui peut répondre objectivement ?

 

*du dehors : hors de la communauté internet

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